Voir « L’Abandon » !
Pour entrevoir la réalité islamiste
Sur les onze derniers jours de Samuel Paty, Vincent Garenq signe une reconstitution clinique, sans pathos ni concession. J’ai tenu à voir ce film, à me replonger dans cette affaire tragique, et je vous dis pourquoi il faut absolument aller le voir.
Onze jours. C’est l’intervalle exact qui sépare un cours d’éducation morale et civique d’un assassinat par décapitation. Les faits ne se sont pas produits en Afghanistan, ni sur un théâtre de guerre dans un territoire contrôlé par Daech, mais en région parisienne. Onze jours pour qu’un professeur d’histoire-géographie de la République, pris dans une fatwa numérique improvisée, se retrouve livré, à la sortie de son collège, à un djihadiste tchétchène venu d’Évreux. Vincent Garenq, dont il faut saluer d’emblée l’approche, a réalisé un film pudique et simple, à l’image du principal personnage de cette histoire, en l’occurrence Samuel Paty.
Il s’appelle « L’Abandon ». Il est sorti en salles mercredi 13 mai. Je rentre de la projection. J’écris cette lettre avant que l’émotion ne se dissipe, parce qu’il faut le dire vite : ce film, il faut le voir. Oui, je l’écris alors que l’émotion est encore là, mais je l’écris sans en être prisonnier.
Le réalisateur a beaucoup de mérite, parce qu’il s’est attaqué à un dossier tout aussi dramatique que compliqué. C’est un euphémisme. Tout pouvait rater. Le sujet était piégé de partout. Un téléfilm pleurnichard. Un thriller voyeur. Une charge politique grossière. Un manifeste républicain à grand renfort de violons. Garenq, qui avait déjà disséqué les rouages de la machine judiciaire dans « Présumé coupable » et dans «L’Enquête », a choisi la voie la plus difficile : celle de la sobriété documentaire. Pas un effet. Pas une fioriture. Pas une scène qui flatte le spectateur. Le film tient en un peu moins d’une heure quarante-cinq, écrit au cordeau à partir des pièces du dossier, des courriels de Paty, des témoignages de son entourage, des minutes du procès qui vient de s’achever. La caméra observe. Elle n’éditorialise jamais. Elle laisse les faits se déployer dans leur logique mortifère, comme on regarderait avancer une machine qu’on aurait su arrêter à tout moment, et qui pourtant continue.
Le film nous plonge dans un profond malaise. Il nous met face à nos responsabilités, qui doivent nous appeler à ne pas minimiser, par confort, ce que l’on a parfois rangé dans la catégorie commode du « fait divers ». Car l’histoire commence par un emballement, celui d’un père aussi immature que sa fille, qui veut monter en épingle un récit inventé de toutes pièces par une adolescente. Mais cet emballement repose sur quelque chose de très profond : la posture victimaire dans laquelle se complaisent certains musulmans. Tout le narratif qui conduit l’assassin de Paty, le djihadiste Abdoullakh Anzorov, à passer à l’acte tient sur cette autovictimisation destructrice.
Une adolescente, qui n’était même pas en classe au moment des faits, prétend avoir été choquée par les caricatures de Mahomet, montrées par l’enseignant lors d’un cours d’éducation civique sur la liberté d’expression. Elle réussira à manipuler ses parents et à leur faire croire qu’elle a été exclue du collège pour avoir dénoncé les caricatures de Charlie Hebdo. Sans le moindre esprit critique, le père va tenter de rameuter le ban et l’arrière-ban de la communauté musulmane pour obtenir, espérait-il, le licenciement du professeur. Il finira par le faire décapiter.
C’est cette solitude de l’enseignant que raconte le film, même si la direction du collège a fait de son mieux pour le soutenir. Et l’abandon, c’est d’abord celui de Samuel Paty, qui deviendra la victime, mais c’est aussi celui du collège et du personnel enseignant, même si certains doivent encore rougir, tous les matins, en se regardant dans leur miroir.
C’est précisément ce que dit le titre. L’abandon, ici, n’est pas un mot poétique, mais plutôt un constat clinique. Vincent Garenq l’a expliqué, et le film le démontre méthodiquement : Samuel Paty a été lâché, par strates successives, par les institutions qui auraient dû le protéger. Le rectorat qui le convoque pour lui demander des comptes au lieu de le défendre. Les services de renseignement chez qui Abdoullakh Anzorov passe sous les radars, alors même que le harcèlement en ligne contre Paty enfle depuis plus d’une semaine. Une petite minorité de collègues qui prend ses distances. L’un d’eux se désolidarise publiquement de Paty et « demande pardon à tous les musulmans ». Un signalement qui n’aboutit pas. Le film aligne ces défaillances sans pathos et raconte la chronique d’un engrenage.
C’est un engrenage parce que chaque pièce, prise isolément, paraît anodine, et que la somme de ces pièces provoque une mort. Cela commence par les gesticulations d’une adolescente dissipée, cela passe par la lâcheté ordinaire et la méchanceté gratuite, cela transite par les calculs sournois d’un militant islamiste, cela atterrit sur le smartphone d’un tueur froid et cela finit avec une décapitation.
Au centre de l’image, Antoine Reinartz (« 120 battements par minute »). J’ai longtemps redouté la performance. On craint toujours, dans ces films-là, le cabotinage du grand acteur qui joue le martyr. Reinartz ne joue rien. Il est un homme nerveux, droit, modeste, sûr de ses valeurs, qui n’arrive pas à comprendre ce qui lui tombe dessus. Il n’invoque pas la République à tout bout de champ. Il ne déclame pas. Il ne fait pas de discours. Il accomplit son travail. C’est sa grandeur, et c’est sa solitude. Reinartz est parvenu à rendre à Samuel Paty ce que le terrorisme islamiste lui a pris : une vie, un visage, une fragilité d’homme. Toute son humanité.
Et puis il y a la mécanique. C’est ici que ma double casquette parle. Je travaille depuis plus de trente-cinq ans sur les mouvements islamistes. J’ai vu, étudié, démonté la rhétorique du Collectif Cheikh Yassine bien avant qu’il ne soit dissous, en octobre 2020, par décret du ministre de l’Intérieur. Abdelhakim Sefrioui, à qui j’ai eu affaire il y a une vingtaine d’années déjà, s’appelle Tahar Amara dans le film. Azize Kabouche, qui prête à ce personnage son visage et sa voix, restitue avec une justesse glaçante ce que ce militant représentait dans l’écosystème islamiste français : un agitateur professionnel, un activiste “fiché S” de longue date, doté d’un sens aigu du marketing du grief, capable de transformer un fait divers scolaire en cause communautaire en l’espace de quelques heures. Le film, et c’est l’un de ses mérites les plus précieux, ne le caricature pas. Il le montre tel qu’il était : posé, prévenant, articulé. Le pire prédicateur n’est pas celui qui crie. C’est celui qui prend l’air pénétré pour qualifier un enseignant de « voyou » devant une caméra portable, et qui sait que cette qualification voyagera toute seule. Ce que Garenq filme dans la séquence d’enregistrement de cette vidéo, c’est la fabrique en direct d’une cible. La grammaire complète d’une fatwa moderne, sans même qu’aucun théologien n’ait besoin d’intervenir.
Le père de l’élève, Brahim Chnina (rebaptisé Kader Saidi à l’écran et joué par Nedjim Bouizzoul), n’est ni un théoricien ni un islamiste de doctrine. C’est un musulman ordinaire, qui a pris au mot le mensonge de sa fille, qui a senti la cause communautaire monter et qui s’est laissé instrumentaliser par plus rusé que lui. Le film a la délicatesse de ne pas faire de lui le diable, ce qui, paradoxalement, le rend infiniment plus inquiétant. L’islamisme contemporain ne se nourrit pas seulement de militants. Il se nourrit de pères qui ne posent pas la bonne question à leur fille avant de prendre le téléphone, de proches qui relaient sans vérifier, d’algorithmes qui amplifient sans filtrer. Cette affaire raconte aussi le mal de notre époque : n’importe qui peut accuser n’importe qui de n’importe quoi et réussir à faire des émules.
Et je le redis ici, parce que le film le dessine en filigrane : le terrorisme islamiste avance sur deux jambes. Le discours victimaire et la diabolisation de l’autre. C’est ce mécanisme-là qui a poussé Mohamed Merah à abattre des enfants parce que juifs et des militaires parce que français. C’est ce mécanisme-là qui a armé les frères Kouachi pour décimer la rédaction de Charlie Hebdo. C’est ce même mécanisme qui a conduit Anzorov à Conflans-Sainte-Honorine. Retenez ces deux mots, parce qu’ils sont la matrice de tout le reste : victimisation et diabolisation.
Les onze jours de Samuel Paty, c’est aussi cela : la mise en scène d’une victimisation, la fabrication d’un ennemi, et leur greffe sur la viralité des réseaux sociaux. Une vieille idéologie posée sur une infrastructure neuve. La combinaison est létale, et nous n’en avons toujours pas pris la mesure.
Reste la question que tout le monde voudra poser. Fallait-il faire ce film ? Si tôt ? Avec quelle légitimité ? Je laisse à la « critique » professionnelle la coquetterie de reprocher à Garenq son « didactisme ». La vérité, c’est que cette histoire n’est pas connue. Le nom de Samuel Paty est devenu un panneau qu’on incline, une minute de silence, une rue rebaptisée, parfois une polémique scolaire. Mais qui sait vraiment ce qu’a été ce cours sur la liberté d’expression, conduit avec une prudence pédagogique exemplaire par un enseignant qui avait pris soin, justement, de permettre à ses élèves musulmans de sortir s’ils le souhaitaient ? Qui se souvient que Bachira n’était même pas dans la classe au moment des faits, et que toute l’affaire est partie d’un mensonge d’adolescente ? Qui sait nommer les acteurs de la cabale, mesurer ce que pesait le Collectif Cheikh Yassine, comprendre comment une vidéo de quelques minutes a fini par sortir une lame du sac à dos d’un islamiste tchétchène, sympathisant de Daech ? Le film effectue ce travail. Il n’instruit pas le procès, il l’éclaire. Il ne juge pas, il rend visible. Pour des dizaines de milliers de lycéens et de jeunes enseignants qui vont le voir, en classe ou ailleurs, ce sera la première fois qu’ils tiendront le fil de toute cette histoire.
Et c’est ce que certains alliés de l’islamisme critiquent aujourd’hui. Oui, certains redoutent que le film soit vu et qu’il fasse réfléchir ceux que quelques chapelles politiques aimeraient continuer à confiner dans le misérabilisme victimaire.
J’ajoute une chose, parce qu’elle me tient à cœur. Garenq filme les parents musulmans du collège tels qu’ils ont été dans leur écrasante majorité : du côté de Samuel Paty. Stupéfaits, peinés, parfois enragés contre Chnina et contre Sefrioui, qui prétendaient parler au nom d’une communauté à laquelle ils n’appartenaient même pas. Cette précision est capitale. Elle interdit la récupération identitaire, par la droite extrême comme par les islamo-gauchistes. Elle rappelle que la fracture, dans cette affaire, ne passe pas entre la France et ses musulmans. Elle passe entre la République et ceux qui la combattent au nom de l’islam politique.
Je le précise d’autant plus volontiers que, le jour où j’ai vu le film, une femme voilée se trouvait dans la salle. Elle a été prise à partie à la fin de la projection, au motif qu’elle n’avait pas applaudi. La moitié de la salle ne l’avait pas fait davantage. Personnellement, j’applaudis au théâtre, jamais au cinéma. Cela suffit aujourd’hui, semble-t-il, à passer pour un signe de radicalisation.
Qu’une femme voilée aille voir le film est une bonne chose. Que tous les musulmans aillent le voir, c’est encore mieux. Il ne s’agit pas de les mettre en accusation, mais il leur incombe de prendre conscience d’une réalité qui se déroule parfois sous leurs fenêtres. Les tenants de l’islam politique utilisent la moindre situation pour semer la discorde entre les enfants d’une même nation.
Il faut voir « L’Abandon ». Pas par devoir civique, ce qui ressemblerait à une corvée. Pas par solidarité posthume, ce qui serait trop tard. Il faut le voir parce que ce film fait quelque chose que la presse, malgré tous ses efforts, n’a pas su faire seule : il met le spectateur dans la peau d’un homme dont on a méthodiquement organisé l’isolement avant de l’égorger. Il restitue le temps, qui est la matière première de la lucidité politique. Onze jours, c’est une éternité quand on sait. Cela n’a été qu’un soupir parce que personne, en haut lieu, n’a su. Le préfet des Yvelines de l’époque, qui n’apparaît pas dans le film, avait choisi de minimiser l’affaire, comme on pousse la poussière sous le tapis.



